Smiley face

Coups de couple

Avant de battre ma femme je buvais. J’avais fini par arrêter parce qu’on n’avait plus les moyens, car tout ce qu’elle gagnait en faisant ses ménages je m’empressais de le dépenser en bouteilles d’alcools bas de gamme, en compagnie desquelles je pouvais cracher sur le monde en toute liberté. Je suis au chômage depuis quatorze ans, tous les chômeurs ne boivent pas mais moi oui. Je n’avais ni de collègues sur lesquels jaser, ni de patron à détester, j’avais juste mes bouteilles et ma femme qui m’aimait de tout son cœur et espérait à tout prix que je trouve enfin un boulot pour qu’on puisse élever un môme. Si elle en avait voulu deux comme tout le monde ça aurait simplifié les choses. J’aurais pu continuer à ne pas travailler, les allocs se seraient occupées du reste. Moi je ne voulais pas d’enfant de toute manière. Alors je n’ai pas cherché de travail et j’ai arrêté de boire ; puis j’ai commencé à frapper ma femme. La première fois juste une gifle, parce qu’elle m’avait traité de fainéant, et comme c’est la vérité, et que ce n’est pas la société qui est responsable de ma situation comme je le dis toujours quand je suis saoul ; et bien je l’ai giflée. J’étais à jeun, je savais qu’elle avait raison, que je suis un fainéant, mais je ne voulais pas le savoir, je ne voulais pas qu’on me le dise, je voulais que le monde continue de s’apitoyer sur mon sort. Alors c’est parti, il n’y avait pas d’autre réponse envisageable. Puis elle s’est excusée.

Il a fallu des mois pour que j’ose enfin lever une nouvelle fois la main sur elle. Sans raison cette fois. Le film était terminé, elle s’est levée pour débarrasser la table et lorsqu’elle pris mon assiette dans laquelle se battaient trois croûtes de fromage, je me suis mis debout lentement. Elle me regarda sans bouger, l’air étonné, nous nous fixions, et au bout de quelques secondes lorsque je ne pouvais plus tenir mes yeux vers les siens sans cligner, je lui ai donné une grande baffe. Mon assiette qu’elle tenait dans sa main a volé sur le sol et s’est fracassée. J’ai saisi ma femme fermement par le bras en lui gueulant de ramasser au plus vite, puis de faire plus attention à la manière dont elle entretenait cette maison. Elle s’est accroupie pour récupérer les morceaux de porcelaine, alors je n’ai pas pu m’empêcher de lui infliger un violent coup pied dans le flanc gauche. Elle s’étala par terre, un morceau de l’assiette lui découpa la joue, du sang se répandit sur le carrelage. Je lui donnais un autre coup de pied dans le ventre afin de l’entendre cracher, avant de partir prendre une douche. Je me fis même couler un bain, bien qu’on se l’était interdit pour ne pas avoir de factures d’eau trop importantes, ce soir-là je m’en foutais royalement. Je me fis couler un bain brûlant et y ajouta plein de mousse. Je pense en avoir profité environ dix minutes, le temps de me relaxer, avant que cela m’ennuie, alors je suis allé me coucher. J’entendais ma femme pleurer. Elle s’est nettoyée le visage et est venue se coucher près de moi, nous avons fait l’amour, elle me répétait à quel point elle m’aimait, je crois même qu’elle eut un orgasme.

« C’est pas la peine de m’ennuyer avec tout ça, tu sais que je n’y arriverai pas. Tu sais que j’aime ça : je te vois le matin, je te baise la joue puis je te fais l’amour ; tu pars travailler en prenant soin de me préparer de quoi manger le midi. Je ne fais rien de ma journée, je regarde la télé. Je ne bois plus, je fume un petit peu. Je te vois le soir, je te gifle la joue puis je te fais l’amour. Je te vois le soir, je te gifle la joue, je te donne un coup de poing dans les reins, je te viole sur le carrelage du salon. Ne m’en veux pas je t’aime. Je ne veux pas te tuer, tu le sais que je ne veux pas te tuer. »

Quand je me demande pourquoi je lui fais ça, je ne me réponds pas. Quand je lui demande pardon je ne sais pas pourquoi ; alors je lui offre un bouquet de fleurs pour effacer les marques que je lui laisse sur le corps et ne lui demande rien. Quand elle s’excuse je ne trouve pas ça suffisant, et quand elle me remercie je comprends. Je comprends qu’elle est folle. Je ne supporte pas d’avoir une folle pour femme. Je crois en fin de compte que c’est de sa faute, je crois qu’elle aime ça bien plus que moi, je crois qu’elle me l’avait demandé parce que je ne suis pas quelqu’un de violent par nature, c’est elle qui m’a rendu cruel.

Devoirs de vacances

J’ai dix ans, je sais que ce n’est pas vrai mais j’ai dix ans. Ce matin je me suis réveillé les cheveux en pétard, la maîtresse avait envahi mes rêves qui s’étaient alors transformés en cauchemars. J’étais en retard pour aller à l’école car maman avait oublié de me réveiller. Hier, je n’ai pas fait mes devoirs parce que les copains sont passés me chercher pour aller jouer au foot. Je suis rentré après l’heure autorisée, alors papa m’a grondé et j’ai dû aller me coucher sans même avoir le droit de manger. Je vais encore me faire punir. Tant pis ! Je ferai un truc vite fait dans le bus, pour faire croire quand même que j’ai un peu travaillé, parce que ça fait déjà trois fois ce mois-ci que mon chien a mangé mon cahier.

La vérité c’est que je n’ai jamais eu de chien, que mon réveil sonne toujours assez fort pour ne pas que je loupe une matinée, et qu’en plus de cela ma femme prend soin d’ouvrir les volets dès qu’elle se lève, m’éblouissant alors, non pas de sa beauté qui n’est plus trop d’actualité, mais de la lumière qui pénètre dans la chambre directement en direction de mon oreiller. Quant à mes cheveux, ils se résument à une calvitie très prononcée, bien qu’avant je prenais un soin précieux à les mettre en place pour espérer faire bonne impression à mon patron. Je crois d’ailleurs, qu’une fois marié, j’ai davantage travaillé à tenter de séduire mon directeur que ma femme qui l’était déjà.

Je ressors mes vieux devoirs de vacances qui datent de l’époque où ma mère aimait jouer à la maîtresse et me pourrir mes étés. Je ne lui en veux pas, je fus son jouet préféré, ce qui est sans doute la seule chose que j’ai réussi dans ma vie. Je les découpe et les mâche, puis les écrase et les brûle. Je hais cette époque, j’étais mauvais au football parce que j’étais gros. Alors les copains se moquaient de moi, et n’étaient en fait pas des copains. Aujourd’hui je suis encore plus gros, et comme j’ai toujours été mauvais en tout, j’ai un boulot ennuyeux et mal payé, une voiture presque aussi vieille que ma mère, une maison qui ne m’appartient pas et une femme presque aussi laide que moi.

Je ne sais pas vraiment pourquoi j’avais gardé ces vieilles punitions, mais ce qui est sûr c’est que de les détruire n’a rien changé : je suis toujours ce petit garçon trop gros qui va rater sa vie.

Le cube rouge

À vu d’oeil cette cellule faisait à peu près deux mètres de large sur deux mètres de long sur deux mètres de haut. Compressé, j’étais compressé. Paraîtrait que je l’aurais mérité. Criminel de haut niveau, qu’avais-je à dire pour ma défense ? Que je regrettais, que c’étaient des accidents, que je m’excusais, que j’aurais pu éviter tous ces meurtres, que pour les familles au moins je faisais preuve de compassion ? N’y comptez pas. Ces paroles d’avocat n’ont pas été les miennes. Je ne regrette rien, ce n’étaient pas des accidents, je ne m’excuserai pas car si je les ai tué c’est simplement qu’ils étaient là devant moi et que je devais passer, alors c’est tant pis pour eux, tant pis pour leur famille. Désolé mesdames et messieurs mais je ne me repentirai pas, car je crois au fond que si je faisais ce métier c’était bien pour qu’un jour on m’attrape, que tout le monde voit mon visage, voit à quel point je vous ressemble, que tout le monde se dise enfin « ça y est on l’a eu cet enfoiré ! », que tout le monde sache que tout ça c’était moi. Parce que je n’ai rien caché, même ce dont ils ne se doutaient pas je l’ai avoué, parce que de toute façon j’aurais fini ma vie au trou, dans ce cube rouge, cube par sa forme, rouge car de haute sécurité. Je suis un dealer, je suis un braqueur, je suis un assassin, un tueur à gage, sans le prévoir je fus même une fois un violeur, dans vos bouches je suis une pourriture, un salaud, une ordure, de si petites insultes parce que vous ne trouvez pas vos mots, parce que je n’ai pas de nom, je n’ai pas de raison d’exister. Mais sachez juste que je ne suis pas moins que vous.

J’ai reçu sa première lettre le lendemain de ma condamnation, mon procès a duré huit ans et pourtant elle a attendu le verdict pour m’écrire. Elle se dit anonyme, ne veut pas se dévoiler, mais m’admire, connaît ma biographie dans les moindres détails, dit que j’ai fait de ma vie une oeuvre. Non madame j’ai simplement fait de ma vie ce que je voulais sans me soucier de celle des autres ni de ce qui était bon ou pas. J’ai vécu sans limite et brisé toutes celles qui existaient, sachant parfaitement que ça ne durerait pas et me retrouverais vite entre ces quatre murs. J’ai pris plaisir à imaginer que c’était une femme, que c’était la dernière aperçue lorsque j’étais encore libre. La tête appuyée sur ce coin de trottoir qui portera peut-être un jour mon nom, c’était la fin, ils m’avaient eu cette fois. Mais ce qu’ils n’avaient pas eu c’était le cran de m’exploser la tronche sur ce trottoir, alors j’ai juste eu le temps de la voir passer, enfin de voir courir cette paire d’escarpins vernis affolée. Puis je fus pris, prisonnier, enfermé, condamné… Elle l’image de ma liberté, la femme aux escarpins vernis, le temps révolu, mais pas celui des cerises, non, celui du temps qui ne courait pas plus vite que moi. Je ne voyais pas passer les saisons, je ne voyais pas tourner la terre, un jour à Paris le lendemain à Tokyo, un jour dans une cave, un jour en palace, un jour bâillonné, un jour baîllonneur. La première lettre disait simplement qu’elle me connaissait, je compris tout de suite qu’il s’agissait d’une folle, d’une de ces hystériques qui fantasment sur les grands bandits ; parce que moi je ne connaissais personne, et j’avais fait en sorte que personne ne me connaisse jusqu’à ce que ma vie apparaisse dans tous les journaux. Ils m’ont bien fait rire ces pseudo-journalistes avec leurs articles sociologiques cherchant dans mon passé une quelconque cause à mes forfaits, une raison de mon comportement, à croire qu’ils me cherchaient des excuses. Mais non, je n’ai pas eu d’enfance difficile, car cela évidemment aurait tout expliqué. Elle aussi cherchait le pourquoi du comment. Elle pensait peut-être pouvoir entrer dans ma vie simplement parce que je me retrouvais enfermé.

J’ai longtemps hésité à lui répondre, dans un premier temps je n’étais pas si mal seul dans mon cube rouge. Mais c’est sûr au bout de quatre ans l’ennui commence à m’envahir, alors je ressors ces vieilles lettres, elle avait cessé d’en envoyer au bout de six mois, sans doute avait elle trouvé un autre mâle hors la loi assez viril pour affoler ses pensées malsaines. Je ne savais pas trop quoi lui raconter. La femme aux escarpins vernis c’est tout ce que je sais d’elle, du moins ce que j’imagine savoir. Je communique avec une personne que je réinvente totalement. Car peut-être qu’il s’agit en réalité d’un homme, d’un enfant, d’un vieux, d’un fou, d’un prêtre qui tente de me remettre dans le droit chemin, je ne sais pas. Pour moi c’est la femme aux escarpins vernis, c’est bien plus romantique, et l’imagination est la seule chose qu’il me reste ici alors cela restera ainsi. Elle ne se raconte jamais, simplement elle désire tout savoir, qui je suis, d’où je viens, puis viennent les pourquoi : pourquoi ci, pourquoi ça, et pourquoi pas, tout le temps pourquoi. Je ne lui dirai rien, car moi-même je ne le sais pas, c’est simplement le choix que j’ai pris, mon chemin à moi. Je n’aime pas regarder derrière, je ne veux pas y trouver de cause, ce n’est la faute de personne sinon la mienne. C’est vrai qu’un été j’ai pris plaisir à torturer une anémone de mer attachée fermement à un rocher, j’avais dix ans à peine, le moindre psy y verrait là un signe, une piste à approfondir. Seulement voilà j’ai aussi écrasé des fourmis, éclaté des mouches contre la vitre de la cuisine, j’ai arraché les cheveux des poupées de ma soeur, j’ai tué des centaines de droïdes carnivores dans un jeu vidéo… Les enfants sont des criminels en puissance.

La femme aux escarpins vernis est devenue petit à petit une nécessité dans ma vie. Je ne lui racontais pourtant pas grand-chose, de simples faits de prisonnier normal. Je lui ai décrit mon cube dans les moindres détails, ajoutant que je n’y avais trouvé aucune faille pour une éventuelle évasion. Je lui ai noté la composition de chacun de mes repas, raconté mes séances de sport, mes promenades, mes ateliers, ma mise à l’écart sans arrêt des autres détenus, car je suis un risque perpétuel. Je ne me lasse pas le soir d’écrire ce que j’ai fait de ma journée. Mes lettres deviennent très vite ennuyeuses et semblables les unes aux autres. Si bien que ses réponses se font de plus en plus rares, et aujourd’hui cela fait un an et demi qu’elle m’a mis de côté. Sans doute n’avait elle pas trouvé en moi la folie qu’elle attendait. C’est vrai que j’aurais pu lui raconter les détails de mes braquages plutôt que ceux de ma cellule, lui décrire les visages de mes victimes, la peur dans leurs yeux puis le sang qui éclabousse, les cris qui me cassent les oreilles alors d’autres balles qui partent pour les faire taire. Je n’ai rien raconté de tout ça, mon dossier est classé.

Aujourd’hui je suis le détenu le plus dangereux de France, je passe mes jours dans un cube rouge à l’écart des autres détenus, je prends mes plateaux repas dans la cantine de la prison à l’écart des autres détenus, je fais des séances de sport deux fois par semaine à l’écart des autres détenus, je fais une promenade de quinze minutes chaque après-midi à l’écart des autres détenus, je me lave dans les douches communes à l’écart des autres détenus, il faut toujours trois matons pour me surveiller, mes lettres pour la femme aux escarpins vernis sont relues j’imagine au moins cinq fois, parce qu’ils se demandent ce que je manigance, qu’ils essaient d’en déchiffrer un code par lequel je communiquerais mes vicieux plans à mes complices. Alors peut-être que la femme aux escarpins vernis est en fait elle aussi en prison. Ou bien, peut-être qu’ils me prennent simplement pour un fou, parce qu’il y a de quoi le devenir. Peut-être même que je le suis devenu, que ma cellule n’est pas un cube, que les escarpins ne sont pas vernis, peut-être que je ne suis pas dans le rouge, que je n’ai pas écrasé d’anémone contre la vitre de la cuisine, peut-être que je n’écris pas, que j’ai des escarpins rouges, que j’envoie des cubes à un prisonnier, que je suis enfermé dans le coin d’un trottoir, la tête appuyée sur une anémone rouge, peut-être que je suis rouge que j’écris des escarpins, que je vernis des coins de trottoirs.

Alors peut-être que mes mots n’ont plus de sens. Peut-être que vous m’avez vaincu.

Un jour de bon matin

Un jour de bon matin j’ai tiré une balle, elle est partie pour toujours. Sept heures, le bras tendu, le flingue dans la main et l’autre poing serré. Mes yeux grands ouverts.

tireur

Un jour de bon matin j’ai tiré sur une bouteille. Les jours passés je récupérais les canettes de bière vides que buvait mon père. C’est lui qui me l’avait offert pour mon septième anniversaire : un uzi en plastique. En plastique ! J’en n’ai rien à foutre moi de ce jouet, je ne peux même pas écraser une mouche avec ce truc. Je sais où il les cache, c’est une vraie armurerie dans l’armoire du garage : fal, glock, uzi, m16… et ils ne sont pas en plastique.
La bouteille a explosé, il y avait du verre partout et j’en ai même reçu un morceau dans la jambe. Mais ça ne m’a pas fait mal, je saigne mais je m’en fous je n’ai pas mal. J’en n’ai pas raté une : une balle une canette et les bouts de verre s’entassent au fond du jardin.

bouteille

Un jour de bon matin j’ai tiré sur le coq. Il a crié comme une fille, il ne pouvait plus bouger, je l’ai eu au bon endroit sans doute. Les plumes volaient, ses cris s’évaporaient, mais c’était trop rapide, alors j’ai rechargé le fusil et je l’ai plombé une seconde fois. Moi aussi je peux bien en profiter.
Cinq cartouches pour qu’il la ferme, peut-être moins je ne sais pas, mais en tout cas il m’a fallu cinq cartouches pour que ça m’amuse assez.
Ça ne me fait rien, c’est vrai c’est juste un coq je ne vois pas pourquoi je ressentirais quelque chose. Même si son sang gicle un peu partout, c’est dégueulasse c’est sûr, mais c’est juste un coq. Je veux dire on ne va pas pleurer pour ça.

coq

Un jour de bon matin j’ai tiré sur une fille. Elle a crié comme le coq, mais c’était quand même pire, c’était comme si ses hurlements me piquaient les oreilles. Alors j’en ai tiré une deuxième dans ses oreilles à elle, mais rien à faire ça piquait toujours les miennes. A croire que c’est sa bouche que j’aurais dû plomber. Mais je ne peux plus mes mains tremblent, l’arme est lourde, et même mes yeux se mouillent. Au début c’était normal, enfin je veux dire ça me faisait rien, puis ces oreilles qui me piquent jusqu’à faire pleurer mes yeux, et ces yeux qui coulent jusqu’à faire trembler mes mains.
Je me dis juste qu’une fille ce n’est pas vraiment comme une bouteille, ça ne crie pas vraiment comme un coq.

fille

Un jour de bon matin elle s’était moquée de moi. Peu importe pour quelle raison ça ne vous regarde pas, et puis vous vous moqueriez aussi. Elle se foutait de ma gueule et ça faisait plus mal qu’une balle, et moi je ne supportais pas, elle devait avoir mal aussi et puis c’est tout.
Un jour de bon matin j’ai tiré une balle sur cette fille, c’était la même balle que sur ce coq, la même que sur ces bouteilles.
Un jour de bon matin j’ai juste tiré une balle, elle est partie loin, trop loin, et je ne sais pas si elle s’arrêtera, j’ai seulement huit ans, on a encore du chemin à faire.

balle

Inspiration

Ambiguïté

Je suis un homme de soixante cinq ans, ma vie aurait été simple mais voilà, je suis une femme. Je ne suis pas sûre de l’avoir toujours été, je veux dire je ne suis pas sûre d’être née femme, seulement je le suis devenue, car c’était là en moi tel un cancer qui n’attendait qu’à se développer. Et il s’est développé, petit à petit, au fur et à mesure de ma vie. Et aujourd’hui je suis une femme. Pardon maman, pardon papa, vous n’êtes pas là pour le voir, mais je sais à quel point vous me haïriez aujourd’hui. Car même si je n’ai jamais rien fait ni dit qui aurait pu laisser imaginer à qui que ce soit que dans mon corps sommeille une telle ambiguïté, je le suis un point c’est tout, et il m’est impossible de le nier désormais. Pourtant je me rappelle bien avoir joué au soldat, pourtant je me rappelle bien m’être extasiée devant ma première voiture, je me rappelle bien avoir fait des remarques machos, avoir regardé sous les jupes des filles et plus tard même en soulever pour de bon. Je me rappelle de tout ça, je me rappelle avoir été un homme. Mais ça me parait si loin, comme si j’avais vécu une vie avant. Mais non j’en ai bien eu qu’une seule comme tout le monde, car je serais incapable de dire à quel moment j’ai cessé d’être un homme. Un jour je m’étais juré de ne plus jamais y penser, je m’étais dit « Raymond tu as des couilles tu es homme un point c’est tout ! ». J’avais décidé de tourner le dos à ces conneries, parce que tout simplement je ne voulais pas, je ne croyais pas que c’était possible, je croyais être un peu fou à m’attacher à une identité qui ne me ressemblait pas. Alors je me tournais le dos, je cherchais un autre chemin possible, celui de la normalité peut-être, celui qui m’éloignerait de tout ça. Mais j’avais beau regarder chaque direction je tournais en rond, chacune me ramenait là, devant ma glace le matin, un fond de barbe, je me donnais des claques. Maudit miroir je ne pouvais plus te voir, je t’ai brisé plus d’une fois, mais qu’importe je retrouvais toujours mon reflet quelque part, dans une vitrine, dans un caniveau, ou bien dans la Seine. Je me voyais, c’était bien moi.

Un jour je crois que j’en ai eu assez de crier, assez de m’éviter. Ma vie alors ne ressemblait pas à grand-chose, ou plutôt elle ressemblait à toutes les autres. Une femme deux enfants, un salaire satisfaisant, des vacances en Normandie, des Noëls en famille, et moi, au milieu de cette banalité qui pourtant les comblait tous, je me trouvais absente. Tout simplement parce que la personne qu’ils regardaient n’était pas moi. Ils pouvaient bien me parler, ils pouvaient bien m’aimer, pas un seul ne pouvait savoir à quel point j’étais faux, que lorsqu’ils me faisaient la bise le matin c’était du vent, parce que j’aurais voulu être leur mère mais qu’ils en avaient déjà une. Ils ne le voyaient pas, personne ne le voyait, j’aurais pu continuer ainsi jusqu’à la fin, mais j’en ai eu assez de feindre, assez de donner ce que les gens attendent sans jamais pouvoir exprimer ce que je suis vraiment. Je me demandais si tout ça n’était pas juste une question de courage ? Sans doute, et je n’en avais pas, du moins pas suffisamment. Alors j’ai tout quitté du jour au lendemain, sans un mot, sans laisser de trace. Je suis partie. C’était pourtant bien un comportement d’homme que j’appliquais là : lâche et égoïste. Je les entendais déjà me traiter de beau salaud, et ils n’avaient pas tort au détail prés que je suis une belle salope. Je m’en rappelle encore précisément de ce moment, un vendredi soir, fin de semaine, un magnifique weekend en vu : pique nique en forêt, fête foraine le soir, les enfants qui sourient, les parents qui s’embrassent. J’étais là ce vendredi soir attendant ma rame de métro. Alors que beaucoup dans ma situation n’auraient pas hésité à se jeter sur les rails, moi j’ai simplement décidé de changer de quai et de partir dans l’autre sens. Puis après un métro, un train, puis un autre, puis un autre. J’étais partie, j’avais disparu d’un coup d’inconscience et si je le regrette tout de même un peu il m’est impossible de faire demi-tour maintenant. Ce vendredi soir j’avais atterri là dans ce trou, je ne sais pas trop où en France, dans cette chambre d’hôtel où j’y passe encore mes nuits depuis. J’avais élu domicile ici, après avoir trouvé un emploi convenable qui me suffisait à payer les nuits et autres minimums de vie. Je n’ai plus bougé d’ici, soit de peur d’être recherchée, soit d’envie d’être retrouvée. Toujours est-il que depuis ce vendredi soir je suis restée seule et cela ne changeait pas tellement d’avant. Rien ne me manque vraiment.

Depuis j’ai appris je crois à accepter ma féminité, et même si je n’ai jamais ressenti le besoin d’être à l’extérieur ce que je suis à l’intérieur par de ridicule costume, ou encore d’opération douteuse, je me ressens depuis totalement femme. Mon corps me convient tel qu’il est et mon âme également. Quant à ma sexualité, je n’en ai plus, car avec mon ambiguïté de femme dans un corps d’homme je n’ai jamais compris ce qui m’attirait. Après avoir essayé l’homosexualité dans un premier temps de ma vie, puis l’hétérosexualité dans un second, je peux dire aujourd’hui qu’aucun ne m’ait convenu. Peut-être alors que c’est mon exact opposé qu’il me faudrait : un corps de femme pour satisfaire le mien, avec une âme d’homme. Mais je ne suis plus à un âge auquel ma préoccupation principale est de trouver l’âme sœur, et je ne pense pas que ce serait souhaitable, j’ai mis trop de temps pour me trouver moi-même, il ne m’en reste pas assez pour profiter d’un autre. Malgré le fait que j’arrive aujourd’hui à être satisfaite de ce que je suis, je ne peux l’être de ce qu’a été ma vie. Trop de fois je me suis laissée porter et laissée aller à des choses qui ne me ressemblaient pas, simplement parce qu’il le fallait, parce que tous les gens normaux le faisaient, parce que je pensais être pareille, parce que mon père et ma mère m’avaient toujours éduquée ainsi, parce que c’est ce qu’on voyait dans les films, parce que c’est qu’on disait être bien. Je voulais être quelqu’un de bien, être quelqu’un de simple, je voulais passer inaperçue mais c’est ce qui m’a tuée à petit feu, car la normalité et moi on fait deux. Je ne suis pas pareille, mon dieu il m’en a fallu du temps pour le comprendre.

Je suis une femme de soixante cinq ans, ma vie aurait été simple mais voila, je suis un homme. Je ne sais pas lequel des deux a poussé l’autre dehors, je ne sais pas non plus lequel des deux finira mes jours. Ce que je crois seulement c’est qu’il n’est pas nécessaire de le savoir. Aujourd’hui je me retrouve seul•e, sans sexe, sans genre, car mon sexe n’est qu’un détail, mon genre n’est qu’un rôle, je me retrouve seul•e sans rien, mais je reste un être humain.